Dessine-moi une image : définition, role, danger d’une image
« Ceci n’est pas une pipe » disait Magritte à propos de son tableau.
Si l’image ressemble à quelque chose, c’est qu’elle n’est pas la chose, elle est là pour quelque chose d’autre et joue donc le rôle de signes à part entière. Haïe par certains, adulé par d’autres elle fait partie du quotidien de notre monde occidental que certains qualifient de « société de l’image »(1).
Si une image remplace mille mots, définir ce qu’est l’image semble en nécessiter beaucoup plus. Martine Joly (2) définit l’image « comme un
élément perceptible qui évoquerait une réalité concrète ou abstraite en raison de similitudes, d’analogies, bref de ressemblances. » Ou comme a pu le définir Peirce (3) l’image, c’est le signe iconique qui met en œuvre une ressemblance qualitative entre le signifiant et le référent.
À partir des propos de Peirce on peut donc déduire que
les lecteurs d’une image (signifié) regardent les signes perceptibles de l’image (signifiant) puis les interprètes et ainsi décodent les références de ces signes aux réalités qu’ils évoquent (référent). Par exemple la photo de plage qui évoque les vacances ou la photo de colombe qui évoque la liberté.
L’image n’est donc qu’un médiateur de signes et symboles. Elle est mise à la place de quelque chose auquel elle se réfère par les signes qu’elle présente. (La liberté notion abstraite symbolisée par la colombe, la plage dont les signes sont les grains de sable, les vacances par la plage, l’été dernier par les vacances…).
Comme on vient de voir,
le rôle de l’image est de signifier quelque chose d’autre. Donc de nous amener (en temps que signifié) par nos connaissances des signes et des symboles à nous référer à ce quelque chose d’autre. L’image par l’universalité de son langage permet de se soustraire à la complexité de l’expression par le vocabulaire écrit. Les signes et symboles visuels sont par définition beaucoup plus universels que le langage écrit, ce qui donne une force considérable à l’image. En effet,
pour celui qui possède la vue, l’image représente toujours quelque chose. Même dans les tâches les plus obscurs, les psychologues interprètent les représentations de leurs patients, cette ubiquité du langage visuel n’est pas partagée par le langage écrit qui lorsqu’il est inconnu ne donne accès à aucune interprétation.
Historiquement les images ont toujours joué un grand rôle,
écriture des illettrés pour l’église latine,
outil de propagande pour les régimes totalitaires,
médiateur de l’horreur de la guerre du Vietnam renversant l’opinion publique américaine comme le fut en 1972 l’image prise par Nick Ut de Kim Phuc jeune fille qui court sur la route dans le village de Trang Bang la peau gravement brûlée par le Napal américain, l’équipe de football champion du monde la coupe la main…. Certaines images font le tour du monde et communiquent avec les peuples au-delà des différences de langage.
Un tel pouvoir n’est pas banal, et même hors du commun, un langage quasiment universel, des pouvoirs sur l’imaginaire qui permettent l’illusion, le voyage dans le temps, les émotions, le rêve… . De telles possibilités ne sont pas sans faire frémir, et pourtant l’on ne parle pas d’une drogue ou du moins pas d’une drogue officielle. Mais elle en a tout, l’illusion, le détachement de la réalité, l’enfermement, et même l’overdose mortelle comme certains éléments récents (caricature de Mahomet) l’ont une nouvelle fois montrée.
Il est donc primordial de connaître ses limites.
Platon déjà mettait en garde sur l’image et ses dangers, notamment dans le texte « les trois lits » (4) où il explique que le peintre par le jeu de l’illusion qu’il crée devient lui-même capable de créer « le soleil, les astres du ciel, la terre, toi même et les autres êtres vivants ».
Car celui qui fait l’image, peut tout faire ou donner l’illusion de tout.L’image nous amène là où on n’est pas, et surtout nous montre ce qui n’est pas ou ce qui n’est plus, elle donne à vivre l’illusion à celui qui la regarde par son imaginaire et donc par sa propre interprétation des signes et des symboles.
Car si le langage est universel, la compréhension des mots comme dans tout langage ne l’est pas. Chacun interprète l’image, chacun y trouve ce qui lui parle (comme nous le verrons dans l’interprétation par le néophyte des images médicales) et donc l’image échappe à son auteur « l’image est libre comme celui qui la voie » (Édouard Boubat, reporters sans frontières, 2002).
Toute cette interprétation inconsciente des signes et symboles aidé par des représentations se déroule instantanément dans notre tête sans que nous ne les questionnions et finalement
sans que nous ne questionnions l’image voir même ce à quoi elle se réfère. C’est ce que l’anthropologue Jack Goody (2) nomme « l’ambivalence des images » : celle qui naît de l’aptitude des images à représenter ce qui est absent, à incarner l’immatériel, bref , tout à la fois être et ne pas être la chose ou l’idée ainsi rendue présente. Finalement « l’image favorise la dérive », et « suscite en l’homme à un appel d’imaginaire ». (Le Breton 1990).
Ceci est un extrait de ma maitrise d’anthropologie disponible ici “le rôle de l’imagerie médicale dans les représentations sociales du corps”
Références :
1 Par Guy Debord dans la société du spectacle (1967), Jean Baudrillard avec simulacre et simulation (1981), Paul Virilio par machine de vision (1988).
2 Martine Joly, L’image et son interprétation. Paris, Nathan, coll. Nathan cinéma, 2002, 219 p.
3 Charles Sanders Peirce, Ecrit sur le signe, seuil, 1978
4 Platon, république, tome X.
5 Jack Goody, La Peur des représentations : l’ambivalence à l’égard des images, du théâtre, de la fiction, des reliques et de la sexualité, La Découverte, 2003.
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